Salut mes vilains petits rats ! Je rebondis sur un article qui a remué la réseau-sphère la semaine passée, tant le grand public que les professionnels, pour vous faire un petit point sur le mal-aimé désherbage.

Je veux parler de cette honteuse bibliothèque universitaire qui a eu le culot de pilonner

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des livres et d’interdire aux étudiants de les récupérer. Le « scandale » paru dans la Nouvelle république et repris dans plusieurs journaux locaux a tout de même été partagé plus de 1000 fois depuis la page de la Demeure du chaos, sans parler des groupes de bibliothécaires, libraires, lecteurs sur Facebook et Twitter… C’est dire si le sujet est allergène pour le public.

« Desherber », mais qu’est-ce donc là ? Derrière ce vocable jardinier, se cache en effet une pratique presque tabou du bibliothécaire. L’enssib nous en donne la définition suivante :  Le désherbage consiste à retirer des rayonnages en magasin ou en libre-accès les documents qui ne peuvent plus être proposés au public. Oui, vous l’aurez compris, les bibliothécaires jettent des livres (enfin, pas que, mais ça on verra plus tard).

Mais tout d’abord jetons un oeil aux réactions que peuvent susciter un pilon massif chez le public.

Top 7 des commentaires les plus représentatifs relatifs à ce malheureux « bad buzz »

1.Le bon citoyen qui s’insurge contre le symbole même du livre qu’on jette (dictature en vue!), n’hésitant pas à évoquer la seconde guerre (point Godwin de nombreuses fois atteint) ou Fahrenheit 451 (étalant sa culture au passage) :

« Quand on commence à détruire les livres, c’est le début de la fin …. »

2. Ceux qui pensent qu’on jette l’argent public par les fenêtres. On n’enlève pas la nourriture de la bouche des étudiants, au contraire on leur évite l’indigestion pour reprendre une métaphore très appréciée pour parler du pilon.

« Quand on pense au prix des livres et aux besoins des étudiants c’est simplement scandaleux ? quel gâchis !!! Heureusement qu’il y a encore des rebels qui bravent les interdits »

3. Ceux qui vénèrent l’objet livre en tant que passeur de savoirs sans prendre en compte le fait que le livre soit un support ET un contenu, et que ce contenu peut devenir obsolète :

« On a le droit de ne pas être d’accord et d’être curieux de l’ancien contenu justement. Histoire et devoir de mémoire. Brûler un livre est un autodafé. Alors le jeter est pire encore… »

« Quelle honte! Bien au contraire on devrait être heureux de voir que des jeunes sont intéressés par la lecture, par la possibilité d’apprendre et non parce qu’on leur impose… allez chercher l’erreur perso ça me dépasse. Et puis un livre ne se jette pas mais on le transmet. »

4. Ceux qui voudraient que l’on refile le tout à des associations poubelles (si ces livres ont été interdits aux étudiants c’est pas pour être donnés à d’autres) :

« Y’a pas de Emmaüs dans ces villes ??!! Faut arrêter de se f…. du monde, des associations toutes prêtes à récupérer ces livres, voire + dans d’autres villes, il y en a plein! »

5. Le aficionados de la récup. 

« C’est une honte d’empêcher les gens de piocher dans ce qui est jeté… »

« Ce qui est honteux c’est de ne pas pouvoir les donner aux gens!!! Comme pour l’alimentation!!! Honteux!!! »

6. L’écolo :

« Et après ils nous demandent de faire le tri sélectif!!! Ils les ont mis a la poubelle!! Et le recyclage il est ou?? »

7. Le règlement de compte de celle qui n’a pas réussi à refourguer ses livres tout pourris à la bibliothèque du coin :

« ils ont peur qu’on leur réduise leur budget d’achats de nouveaux livres!!! une fois j’ai voulu donner des livres à la petite bibliothèque de ma commune, les employés m’ont fait tout un baratin comme quoi il leur fallait les trier, et que je reparte avec ceux qu’ils auraient déjà …»

Plus sérieusement, pourquoi de telles réactions ?

On notera tout d’abord que cette question du désherbage (enfin, du pilon en réalité) mal vécu par le public n’est pas nouvelle, je suis en effet tombée sur un article de Bertrand Calenge datant de 2009 sur ce thème ! En 8 ans il semblerait que la situation ait donc peu évolué… D’autant qu’à l’époque la polémique tournait autour de collections patrimoniales où effectivement le débat me semble plus délicat (qu’est-ce qui constitue notre patrimoine ? Qu’est-il légitime de conserver ?).

Ces quelques commentaires pointent un facteur important : la méconnaissance du public quant aux pratiques professionnelles permettant le bon fonctionnement d’une bibliothèque. Et l’article de Nouvelle République n’aide pas franchement à la clairvoyance du public : le fait de jeter ces livres est présenté comme choquant sans aborder les dessous du désherbage.

Le public crie ainsi « au feu » sans savoir que pour offrir une collection actuelle et attractive une bibliothèque se doit de trier ses documents (avec la méthode IOUPI par exemple) et d’en évacuer certains, notamment les bibliothèques publiques de prêt ou les bibliothèques universitaires. Le désherbage est un peu la source de jouvence des collections, il permet de suivre l’évolution des celles-ci, connaître leur état et garantir leur renouvellement.

Ce tri méthodique des documents aboutit à différentes options : la possible mise en réserve de ceux qui sortent moins mais sont encore utiles, le don/la vente de ceux en assez bon état et encore utiles, le pilon suivi du rachat pour ceux en mauvais état mais toujours d’actualité, le pilon sans rachat de ceux en mauvais état et au contenus obsolètes (certainement recyclés par la suite).

D’autre part, les personnes déclarant que l’intérêt historique de certains documents méritent qu’on les conserve (ce qui peut être vrai effectivement, même si je ne peux m’empêcher de voir dans ces commentaires une certaine mauvaise foi quand on connaît le succès du patrimoine en bibliothèque) ne savent donc pas qu’il existe des bibliothèques jouant un rôle patrimonial, mais que ce n’est pas le cas de toutes.

Enfin, force est de constater que le livre papier comme moyen de diffusion du savoir garde une forte aura que n’ont jamais eu les CD, DVD ou les sites web par lesquels s’informent pourtant la majorité des Français aujourd’hui. Je ne vais pas vous faire un livre_coeurcours d’histoire du livre et de socio mais  grosso modo, des siècles de suprématie du codex et surtout sa diffusion extrêmement contrôlée, le savoir aux mains des « élites » ont conduit à une certaine idéalisation de ce support-contenu. Et si son industrialisation a aussi produit au 19e à une méfiance vis à vis de la culture populaire diffusée par le livre, cette méfiance s’est aujourd’hui reportée sur des supports numériques. Je ne pense pas trop m’avancer en disant que le livre (papier), c’est le savoir dans l’imaginaire collectif. Et quel que soit son contenu il est inconcevable de le jeter à la poubelle. Le donner, le transformer, oui, mais le jeter purement et simplement, non. 

Le désherbage et les bibliothécaires…

Tout-va-bien-chez-les-bibliothécaires me dit-on à l’oreillette ! Le désherbage fait partie du quotidien des bibliothécaires, on va pas s’épancher 10 ans non plus !

Face à ces réactions épidermiques sur la toile, de nombreux-ses bibliothécaires ont pris leur courage à deux mains et ont tenté d’éclairer la lanterne de toutes ces personnes indument indignées. Car c’est vrai : le désherbage fait partie du quotidien des bibliothécaires. Enfin, de presque tous les bibliothécaires. Il ne faut pas oublier que longtemps une belle bibliothèque était une bibliothèque qui proposait le plus de documents possible à ses usagers. Une collection pluridisciplinaire, encyclopédique !

desherbageSi l’on en croit l’ami Wikipédia, le désherbage est une pratique qui a émergé à la fin des années 1970 et qui a vu se succéder plusieurs ouvrages pratiques, régulièrement actualisés,  pour nous aider dans cette démarche. En plus, avec l’érosion des prêts et le concept de bibliothèque 3e lieu, un changement s’opère puisqu’il est question de donner plus de place aux espaces conviviaux, de proposer des présentations alléchantes d’ouvrages (ce qui est plutôt l’inverse quand les rayons dégueulent de livres), bref de mettre l’usager au centre des préoccupations des bibliothécaires. Comprenez au lieu des collections.

Oui, mais. Je ne peux m’empêcher de remarquer que chez les bibliothécaires aussi il arrive encore que le pilon passe mal… D’ailleurs, je suis sûre que vous en connaissez quelques uns dans ce cas. Il existe aujourd’hui encore des bibliothèques dont les rayonnages sont bourrés à craquer, proposant par exemple des livres de la bibliothèque rose datant des années 60 (si, si)…

Et puis même pour ceux qui désherbent, il reste parfois difficile de jeter des livres, même celui qui n’a pas été emprunté depuis plusieurs années. Qui ne s’est jamais dit : « allez celui-ci je lui laisse encore une chance », alors que pas moyen, personne en veut de ton livre. Le bibliothécaire défend aussi une certaine vision de la culture/du savoir par ses sélections d’acquisitions. Il est dur de devoir se séparer d’ouvrages qui ont permis de construire selon nous une collection équilibrée ou qui ont une véritable qualité littéraire/scientifique. Ou tout simplement d’admettre qu’un livre qu’on a sélectionné n’a pas trouvé son public.

Réconcilier lecteurs et bibliothécaires

Il est important de communiquer  s’il y a un gros désherbage à effectuer et des livres qui partiront inéluctablement à la poubelle. Expliquer que si pour certains documents une seconde vie est possible, certains ne peuvent plus être ni donnés ni vendus. Nombreuses sont les structures à faire des dons à des associations, il peut être bon d’en informer le public.

Dans ce sens, la vente des livres pilonnés encore acceptables est un moyen qui fait ses preuves, nombreuses sont les bibliothèques territoriales à proposer des « vide étagères » à leur arranged-1842261_1280public. Cette option permet en effet de remédier à la peur de jeter un livre qui pourrait servir et amadouer les défenseurs de la « démocratie » (arghhh ne brûlons pas des livres comme en 33!). D’ailleurs cela peut aussi décomplexer les bibliothécaires « près de leurs livres » lors du désherbage.

NB : Il est à noter que les bibliothèques publiques sont tout à fait dans leur droit en proposant des ventes publiques. Seules les collections patrimoniales sont considérées comme des biens publics et donc incessibles selon le code de la propriété des des biens publics. En revanche concernant le don des collections courantes (considérées comme collections publiques appartenant au domaine privé, vous suivez?) s’il est autorisé aux associations, il est interdit aux particuliers par ce même code. Le service Questions? Réponses! de L’Enssib a bien répondu à cette question

On pourrait aussi envisager une approche collaborative/participative du adopter une démarche participativedésherbage. Après tout on propose depuis bien longtemps des cahiers de suggestions d’acquisitions voire des comités de sélections. Serait-il impensable d’en faire de même avec le pilon ? Cela permettrait de sensibiliser le public à la question. Personnellement depuis que je suis en charge d’un fonds il m’arrive de « tâter le terrain » de manière informelle auprès des lecteurs. Lorsque plusieurs me donnent un avis négatif sur un ouvrage, je le note. Cela pourrait peser dans la balance lorsqu’il faudra choisir entre un document qui sort peu mais dont la qualité est reconnue et un autre qui a déçu les public. Il m’est même arrivé de demander franchement à un usager s’il pensait qu’un document pouvait être retiré des collections lorsqu’il faudrait faire de la place. Évidemment cela reste assez artisanal mais je pense qu’il y a matière à réfléchir. Notamment parce qu’une suggestion de lecteur peut suffire à acheter un livre mais  qu’un livre peut ne pas plaire à une personne et pourtant avoir sa place dans les rayons.

Enfin on peut aussi évoquer l’avenir. Quid du désherbage numérique ? Il s’agira en fait plus de désabonnement si l’on se réfère au modèle actuel qui se rapproche plus d’un abonnement que d’un véritable achat pour les bibliothèques. La condition physique n’entrera plus en compte, en revanche les prêts serviront toujours de baromètres, les critères qualitatifs et la date de publication pour les ouvrages documentaires. On se focalisera sur l’essentiel en fin de compte, le contenu. On entrera aussi dans une période de désherbage « silencieux ». Fini les bennes pleines de livres et l’indignation des lecteurs. La paix pour les bibliothécaires ?

En guise de conclusion, je me permets de vous donner une dernière citation (de bibliothécaire?) qui résume assez ironiquement le pilon : « où l’on apprend que si on veut que les gens s’intéressent aux vieux livres tout pourris qui prennent la poussière sur les rayons des bibliothèques, il suffit de les mettre à la benne… ». Vous savez ce qu’il vous reste à faire. 😉

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